Signature des traités de Rome

1957-03-25 - Paul Henri Spaak


Monsieur le Président, Messieurs,

Je voudrais essayer de modérer ma joie et de limiter mon enthousiasme, fondé cependant sur ma conviction et mon espoir.

Et pourtant, le 25 mars 1957, si nous parvenons à poursuivre et à achever l'œuvre dont nous consacrons aujourd'hui une étape essentielle, ce sera une des plus grandes dates de l'histoire de l'Europe.

Mais, avant de la célébrer, il me paraît juste qu’un instant notre pensée se fixe sur la mémoire des disparus ou sur le souvenir des absents : Monsieur De Gasperi et le comte Sforza ; Robert Schuman, Guy Mollet, Jean Monnet, von Brentano, sans lesquels animateurs et artisans de l’Europe unie, nous n’aurions pas réussi dans notre entreprise.

Dans un instant, par nos signatures, le Marché commun et l'Euratom vont naître.

Qu'est-ce que cela signifie ? Tant de choses. Et d'abord l'affirmation solennelle d'une solidarité profonde entre six peuples qui si souvent au cours des temps se sont trouvés dans des camps opposés, dressés les uns contre les autres sur les champs de bataille et qui maintenant se rejoignent et s'unissent, à travers la richesse de leur diversité, pour la défense d'un même idéal humain.

Car à travers l’économique et la technicité c'est bien de cela qu'il s'agit.

La disparition des droits de douane, les tarifs extérieurs communs, tant de choses compliquées et quelquefois mystérieuses, ne doivent pas nous cacher la claire réalité des faits.

Il s'agit, c'est vrai, du bien-être matériel de nos peuples, de l'expansion de notre économie, du progrès social, de possibilités industrielles et commerciales totalement nouvelles, mais grâce à tout cela il s'agit avant tout de défendre, de sauver une civilisation, des règles morales, une conception de la vie et à la mesure de l'homme fraternel et juste.

Cette fois les hommes d'occident n'ont pas manqué d'audace et n'ont pas agi trop tard. Le souvenir de leurs malheurs et peut-être aussi de leurs fautes semble les avoir inspirés, leur a donné le courage nécessaire pour oublier les vieilles querelles, bouleverser des traditions désuètes, pour leur permettre de penser et d'agir d'une manière vraiment nouvelle et pour réaliser la plus grande transformation volontaire et dirigée de l'histoire de l'Europe.

Ils ont fait une grande chose et ils l'ont faite, ce qui est remarquable et peut-être unique, en répudiant tout usage de la force, toute contrainte, toute menace.

C'est cela, ce seul appel à l'intelligence, à la sagesse, à la solidarité qui donne son véritable aspect à notre œuvre. C'est en cela qu'elle est vraiment de notre temps : une manifestation éclatante des richesses d'une civilisation au passé si lourd de grandeur que tout à coup une prise de conscience nouvelle fait apparaître, si plein de jeunesse, d'espoir et d'avenir.

Et voici maintenant que nous achevons la première étape de notre œuvre, celle de la décision. Nous voudrions la livrer à la jeunesse de nos pays, parce qu’elle réalise les promesses de l’avenir. Aucun endroit ne pourrait mieux convenir que la Ville Éternelle pour être le précieux témoin de nos espoirs. Rome, qui a la vocation de l’universel, devait être le seuil de l’Europe.

Savourons un moment le triomphe au Capitole sans oublier la phrase que l’esclave murmurait aux généraux vainqueurs "Souviens-toi que tu es mortel".

Dans la fragilité humaine et dans le succès de cette grande entreprise, dans cette heure apaisée et heureuse, tâchons de léguer au futur la source d’inspiration que nous puisons dans l’immortel passé.