20 jours après le début de la Guerre

1939-09-21 - Edouard Daladier


Depuis vingt jours, nous sommes en guerre. Chaque soir, je voudrais m’adresser directement à vous pour vous dire quelle est la situation militaire et diplomatique et vous donner les raisons de ma confiance. Je ne cesse de penser à vous, jeunes hommes qui êtes au combat, Françaises anxieuses mais stoïques, dont la pensée ne vit que pour votre fils, votre mari ou votre fiancé. Une nation d’hommes libres. Une nation pacifique et humaine. Je ne suis pas conducteur de masses fanatisées ; j’ai la charge de diriger une nation d’hommes libres, une nation pacifique et humaine, et dans les durs devoirs qui sont les miens, je reste un homme.
J’ai visité notre front, il y a peu de jours ; j’ai parcouru les positions d’une de nos armées, qui a pénétré de plusieurs kilomètres en territoire allemand. J’ai pu me rendre compte moi-même de la valeur de notre commandement qui, instruit par l’expérience de la dernière guerre, a su éviter une offensive inconsidérée et meurtrière. J’ai vu de quel tranquille courage et de quelle admirable vigueur étaient animés nos soldats. Je me suis senti, au milieu d’eux, leur ancien et leur camarade. Je les ai regardés avec tendresse et avec fierté. Ils savent pourquoi ils combattent.
Pour en finir avec les menaces et les alertes incessantes qui paralysent la vie du pays. Ils combattent parce que la guerre nous a été imposée par L’Allemagne, parce que depuis trois années, son ambition dévorante ne laissait plus à l’Europe un seul jour de sécurité. Ils veulent en finir avec un système de menaces et d’alertes incessantes. Nous avons été obligés de recourir trois fois depuis une année à la mobilisation de nos forces, arrachant le paysan à sa terre, paralysant la vie économique et désorganisant les foyers. Ils combattent parce qu’ils ne veulent pas que la France soit écrasée sous le régime de terreur et de dégradation morale que la domination hitlérienne fait déjà régner sur tant de peuples trompés et martyrisés. Ce règne de la terreur, il existe depuis des années en Allemagne. Il s’est abattu sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie ; il s’abat aujourd’hui sur la Pologne. Tous les efforts que nous avons accomplis avec ténacité jusqu’au bout pour sauver la paix, toute l’action généreuse poursuivie par les plus hautes autorités morales et politiques de l’Europe et des Etats-Unis, l’effort de l’Angleterre et l’initiative du gouvernement italien, tout cela ne pouvait aboutir qu’à un échec parce que la destruction de la Pologne avait été résolue secrètement à l’avance.
Cette destruction , on la préparait par les armes et par des traités secrets tandis qu’on faisait semblant de négocier. Dès que certaines complicités furent assurées, on vit s’abattre sur la Pologne un orage de fer et de feu, mais la noble Pologne ne s’est pas bornée à donner l’exemple de son martyre : elle y ajoute la leçon de son héroïsme ! Après les premières défaites inévitables puisque la Pologne n’avait pas encore achevé sa mobilisation, après la retraite devant des forces supérieures en nombre et en matériel de guerre, les soldats polonais se sont accrochés au sol de leur Patrie. Ils parvenaient à se rétablir sur un front moins étendu, mais au moment où fantassins et cavaliers luttaient contre les divisions motorisées allemandes où, devant Lvov, ils arrêtaient les avant-gardes ennemies, où Varsovie résistait à tous les assauts, l’armée rouge à son tour, est entrée en Pologne, en vertu d’un pacte secret.
En réalité, dès le 23 août, l’accord était conclu entre l’Allemagne et l’union des Soviets pour le démembrement de la Pologne. M. Hitler avait prétendu qu’il ne voulait que Dantzig, un plébiscite dans le Corridor, et un ou deux autostrades. Il prodiguait encore ses assurances, alors qu’il avait dans ses mains le précieux contrat où l’Allemagne et la Russie se partageaient une proie encore vivante. Comment croire aujourd’hui à la parole de ceux qui ont toujours violé leurs engagements et leurs signatures. Quel honnête homme, en quelque pays du monde qu’il vive, pourrait croire encore aux paroles de ceux qui se déclarent satisfaits et paisibles alors qu’ils sont couverts de sang ? Quel Français pourrait ajouter foi aux promesses d’aujourd’hui alors que depuis des années les engagements ont été violés, et toutes les signatures déchirées ?
Le 17 mars 1934, M. Hitler déclarait que le gouvernement allemand ne mettait pas en doute la validité du traité de Locarno. Le 7 mars 1936, il déchirait ce traité et remilitarisait la Rhénanie. Soit, a-t-on pensé, la Rhénanie est un pays allemand. Le 21 mai 1935, il affirmait au Reichstag : l’Allemagne n’a pas l’intention ni la volonté d’intervenir dans la politique intérieure de l’Autriche ou d’annexer l’Autriche, mais le 13 mars 1938, il annexait l’Autriche par la force. Soit, a-t-on pensé, l’Autriche est un pays de race et de langue germaniques. Le 26 septembre, il disait des Allemands des Sudètes : c’est le dernier des problèmes qui devait être résolu. J’ai assuré M. Chamberlain qu’une fois ce problème réglé, il n’y aurait plus de problèmes territoriaux. Et, le 29 septembre, à la conférence de Munich, il nous affirmait et m’affirmait à moi-même, à plusieurs reprises, qu’il ne songeait nullement à annexer les Tchèques. Il n’en voulait, d’ailleurs à aucun prix parce qu’il tenait à maintenir intacte la pureté de la race allemande. Il réclamait le pays des Sudètes où la majorité de la population était de race et de langue germaniques.
Soit, a-t-on pensé, mais le 13 mars 1939, Prague était occupée, la Bohême envahie, la Tchécoslovaquie toute entière réduite à la servitude. Le 12 septembre 1938, M. Hitler disait encore : l’Allemagne a décidé et elle a promis de considérer les frontières de la Pologne comme irrévocables. C’est pourquoi lorsque M. Hitler nous dit aujourd’hui, après avoir détruit la Pologne qu’il ne demande plus rien ; lorsque qu’il affirme qu’il ne veut rien de la France ; qu’il respectera ses frontières, tous les Français savent qu’il ne manquerait pas, s’il le pouvait ,de détruire la France comme il a détruit l’Autriche, comme il a détruit la Tchécoslovaquie, comme il s’acharne à détruire la Pologne.
« Mein Kampf » nous avertit. N’est-il pas écrit : « il faut isoler la France et l’abattre ». L’Allemagne a tenté de développer dans notre pays une propagande qui visait au démembrement de notre Patrie. Elle a fait imprimer des cartes géographiques où notre pays est amputé et disloqué ; elle a déguisé des Allemandes en Alsaciennes pour faire parade dans des congrès et dans des fêtes ; elle a cherché si elle pouvait trouver à prix d’or, quelque traître en Bretagne ou en Alsace. Elle ne renouvelle pas ses méthodes. Elle cherche partout des lâches pour trahir leur Patrie. Elle espère trouver des « Hacha » pour en signer la déchéance et en consacrer la servitude. Mais la France toujours s’est dressée. Il n’y a pas chez nous de traître, mais un peuple unanime, courageux et résolu qui a écrit sur son drapeau « la liberté ou la mort ».
Pour isoler la France et l’abattre, Hitler veut la séparer de l’Angleterre et désunir les Français entre eux. Mais quand les Français entendent les ondes ennemies leur dire que cette guerre est la guerre de L’Angleterre, ils répondent : « non, c’est la guerre d’Hitler ». Comment faire croire à des Français, qui depuis des mois sentent grandir le péril sur leur propre frontière, qu’ils font la guerre pour la Grande- Bretagne ? La propagande allemande a tort de ne pas changer de procédé quand elle déborde le territoire du Reich. Les Français connaissent par expérience autant que par sentiment la valeur de l’amitié britannique. Ils voient, la marine de l’Angleterre chasser et détruire les sous-marins allemands. Ses avions combattent dans notre ciel ; ses fils, non plus volontaires, mais soldats par devoir, rejoindre les soldats de France, aux frontières de notre Patrie. Ils savent aussi qu’un même idéal de liberté et de dignité humaine fait battre le cœur de la France et de l’Angleterre et des centaines de millions d’hommes qui, dans leur empire immense, dévouent tous leurs efforts à la cause commune.
Après tant de mensonges et tant de reniements, la propagande allemande n’a plus maintenant qu’un dernier espoir :celui de dissocier les forces qui vont briser sa marche vers la domination du monde. Il est clair que la propagande allemande n’a plus maintenant que deux objets :elle veut séparer la France et l’Angleterre ; elle veut désunir les Français entre eux. La radio hitlérienne a pu reprendre ce thème à l’infini. Pas un Français ne peut être dupe. Plus ridicule encore est l’espoir de dresser des Français contre leur patrie. M. Goebbels ou son successeur peut faire entendre à sa radio des voies de femmes qui prétendent parler au nom des mères françaises ; ces employées de sa propagande peuvent lire leurs appels qui n’est qu’une offense à la douleur des mères véritables. Un Français déshonoré, traître à son pays, peut s’apitoyer dans les studios allemands sur le destin de nos soldats, aucun d’entre vous ne peut être pris à des pièges aussi grossiers. Ce chantage aux sentiments les plus nobles ne fait que soulever votre dégoût et qu’affermir notre volonté, car la propagande allemande a pu mentir sur tout, mais il est une chose pour laquelle elle ne saurait vous tromper, c’est votre amour pour la France.
L’amour de la France a renouvelé le miracle qui assura notre salut chaque fois que nous avons été en péril. Dans l’épreuve, notre communauté nationale devient de jo
ur en jour plus étroite et plus fraternelle.
Nous faisons la guerre pour ne pas être asservis. Nous faisons la guerre parce que nous ne voulons pas que la France soit asservie. Pour son salut, nous mettrons en œuvre toutes nos forces. Nous continuerons à prendre toutes les mesures d’ordre intérieur, de discipline, d’économie afin que le pays tout entier participe à l’effort commun. Nous ne permettrons pas que certains s’enrichissent pendant que d’autres donneront leur sang. Nous sommes calmes et résolus. Nous ne sommes pas hantés comme nos ennemis, par la crainte d’une guerre longue. Nous ne pensons qu’à une chose, la victoire totale. Cette victoire, nous ne la considèrerons comme acquise, dès que nous pourrons créer la paix, sur des bases solides, dès que nous pourrons enfin apporter à la France, la sécurité définitive que les entreprises hitlériennes lui ont enlevées depuis trois années.
Nous aurons la victoire. L’épreuve est dure. Les sacrifices seront douloureux, mais la France a vaincu de plus grands périls, nul n’a jamais pu la détruire et il vient toujours une heure où les forces morales qui sont l’armature des grandes nations pacifiques leur donnent la victoire. Ces forces morales, elles animent toutes nos armées que le péril n’a pas pris au dépourvu. Elles ont les moyens de résister et de vaincre. Elles ont le courage. Elles ont la science. Elles ont la foi. Elles combattent pour l’indépendance et la sécurité de notre patrie et pour en finir à tout jamais avec les entreprises de domination de l’Allemagne.
La France n ‘a pas pris les armes pour incendier des villes ni livrer à la mort des femmes et des enfants, torturer des hommes sans défense. Elle a pris les armes pour une cause juste et humaine. C’est pour cela qu’elle sera victorieuse.